paris_spectacle_ete.gif« Souriez ». Une interpellation impérative qui me sort de la torpeur. En face, un homme, la cinquantaine, qui vient de descendre d’un bus, lui non plus ne souriait pas. C’est "du lard ou du cochon"? Je me demande. Je lui sers un sourire grimacé et forcé, le temps de le croiser. « C’est beaucoup mieux comme ça » m’a t-il répondu en continuant son chemin. Trente mètres plus loin, un SDF, un verre à la main, me lance avec vigueur « bon après-midi chef ! ». Décidément, c’est le jour des apostrophes, choses rares pour moi à Paris. En fait, cet après-midi j’ai trois quarts d’heure d’avance sur un rendez-vous à la maison de la radio. Du coup, je découvre le 16ème. Je me suis offert cette balade afin de "tuer le temps" comme on le dit. Et cette interpellation à sourire tombe bien. Elle alimente ma réflexion de promeneur solitaire. J’essaie de comprendre pourquoi ce parisien me voulait tout sourire. Car j’ai toujours eu l’impression qu’à Paris, les gens font la tête et sont pressés.
C’est alors qu’un proverbe africain me vient à l’esprit.
« Tous les blancs ont une montre, mais ils n'ont jamais le temps ». Ce proverbe illustre bien les différences dans la gestion du temps entre l’Afrique et l’Europe. La notion de temps n’est pas perçue de la même façon ici et là-bas. Il est souvent dit en Afrique que le temps est "élastique". Prendre son temps pour bien faire, répond peut-être à une logique culturelle qui veut que la personne âgée soit posée. Seuls les gamins vont vite parler ou vite marcher. L’adulte est comme un caméléon qui use de prudence dans les gestes afin de faire les choses à bon escient. Les retards font partie de la vie quotidienne. Les rendez-vous prennent souvent 15mn, 30mn, une heure de retard voire reportés in extremis. Et les organisateurs d’événement fixent souvent l’heure de démarrage en y joignant une marge obligatoire.
Avant, mon voyage sur la France, dans les couloirs du consulat de France à Cotonou, j’ai souvent entendu les demandeurs de visa pester à tord ou à raison contre « le pays où l’on court tout le temps » ; affirmant ne pas comprendre les tracas qu’ils subissent avant d’obtenir le visa. Ces derniers pensent ne pas pouvoir supporter la vie en occident pendant plus de deux semaines. Pour eux, les agents du consulat ont tout faux à les suspecter d’être des candidats à l’immigration.
J’ai fait ma propre expérience depuis que je suis en France. Evidemment, les débuts ont été très difficiles. Il fallait être "pile poil" à l’heure aux cours, aux rendez-vous. Ici, l’adage du « train qui n’attend pas le voyageur » -que je connaissais - à soudain pris un sens. Tous les matins, je dois absolument prendre le bon train à la bonne heure, autrement, je rate ma journée. J’ai donc appris à « speeder » comme on le dit ici. Je fais comme tout le monde en quelque sorte. Je ne pouvais pas faire autrement. D’ailleurs, je suis très content de ma rapide adaptation. Il m’arrive pourtant d’avoir la nostalgie du temps "élastique", cool, sans stress. Je crois plutôt que c’est la convivialité des rencontres dans la rue, la chaleur dans les regards, le petit bonjour et la chaîne interminable d’amis qui doivent surtout me manquer. Car ici en France, ce n’est pas pareil. Le temps glacial souvent grisonnant et la froideur des regards génèrent une atmosphère lourde et rébarbative, dans les transports en commun surtout. Même dans un bus, un métro ou un train archi plein, chacun est à la fois anonyme et absent. Les harangues des artistes ambulants et de ceux qui font la manche parviennent difficilement à attirer les regards. Bien évidemment, j’ai sans doute pris le pli, moi aussi. Toutefois, j’ai eu l’occasion de voir que l’été, les gens sont plus conviviaux et plus détendus. Ils sont en vacances, le stress tombe, il fait chaud et tout ralentit. C’est donc facile d’avoir des « bonjour » dans la rue.
L’Europe et l’Afrique, n’ont pas la même montre. Mais je pense que chacun gagnerait à emprunter un bout de l’autre. L’Afrique gagnerait peut-être à mieux gérer le temps et l’Europe aurait à apprendre la convivialité.